On annonce des prix qui doublent, puis les actions perdent un dixième en une journée
Le 29 septembre 2026, le cabinet d'études TrendForce a estimé que le prix de vente moyen des puces mémoire pour l'IA, tous produits confondus, augmenterait de 121 % en 2027. Il ferait donc plus que doubler en un an. Deux semaines plus tard, le 15 octobre, l'action de SK hynix, premier fabricant de ces puces, a clôturé en baisse de 11,06 % à Séoul. Samsung Electronics a perdu 9,48 %. Le KOSPI, principal indice de la Bourse coréenne, a fini la séance en recul de 7,57 %, à 5 554,22 points. La chute a été assez brutale pour que toutes les cotations soient suspendues pendant 20 minutes.
En l'espace de quelques semaines, on a donc annoncé un doublement des prix et vu une action perdre un dixième de sa valeur en une journée. Les deux peuvent être vrais en même temps, et comprendre pourquoi est le meilleur moyen de saisir comment fonctionne ce secteur.

Ce qu'est vraiment une puce mémoire pour l'IA
La puce dont il est question s'appelle HBM, pour « high-bandwidth memory », c'est-à-dire mémoire à large bande passante. Un processeur d'IA ne peut pas travailler plus vite que les données ne lui parviennent. La HBM empile une douzaine de fines puces mémoire les unes sur les autres et place cette pile juste à côté du processeur, reliée par des milliers de minuscules connexions verticales. La mémoire ordinaire, celle d'un ordinateur portable ou d'un serveur classique, est installée plus loin et fait circuler les données beaucoup plus lentement.
Seules trois entreprises fabriquent de la HBM en grande quantité : les sud-coréens SK hynix et Samsung, et l'américain Micron.
La mémoire pour l'IA consomme environ trois fois plus de silicium pour la même capacité
La mémoire est fabriquée sur des disques de silicium, appelés plaquettes, dans des usines ultrapropres qui coûtent extrêmement cher. Depuis 2024, Micron explique que la HBM3E, la génération actuelle, demande environ trois fois plus de plaquettes que la DDR5, la mémoire ordinaire des serveurs, pour obtenir la même capacité de stockage, à technologie de fabrication égale. Les puces sont plus grandes, une plus grande part de chacune sert au câblage qui relie les couches, et l'empilement multiplie les rebuts. Si une seule couche est défectueuse, c'est toute la pile qui perd de sa valeur.
Chaque plaquette transformée en HBM est donc une plaquette qui ne deviendra pas de la mémoire ordinaire, et construire de nouvelles usines prend des années. TrendForce avance trois raisons pour sa prévision de 2027 : l'offre reste tendue, une part croissante des ventes portera sur la HBM4, plus récente et plus chère, et la génération suivante, la HBM4e, doit démarrer au second semestre 2027.

Micron affirme avoir déjà vendu l'essentiel de sa mémoire pour l'IA de 2027
La HBM ne s'achète pas sur catalogue. Les prix sont fixés à peu près une fois par an, lors de négociations entre les trois fabricants et leurs clients, et une grande partie des volumes est engagée dans des contrats longs. Le 30 septembre 2026, Micron a annoncé à ses investisseurs avoir conclu des accords pour « la grande majorité » de sa production de HBM de l'année civile 2027, « avec de fortes hausses de prix d'une année sur l'autre ». C'est le signe d'un marché tendu chez l'un des trois fabricants, pas la preuve que l'essentiel de la production 2027 de tout le secteur est vendu.
Micron a aussi décrit 26 accords pluriannuels dits « take-or-pay » : le client paie le volume convenu, qu'il en prenne livraison ou non. Environ les trois quarts du chiffre d'affaires que Micron attend de ces accords relèvent d'un cadre de prix défini, et pour la majorité de cette part, le prix évolue à l'intérieur d'une fourchette, entre un plancher et un plafond. Ce plafond compte : il signifie qu'une partie du gain qu'apporterait une hausse des prix a déjà été cédée en échange de la visibilité.
Les 121 % ne sont que la prévision d'un cabinet, et une moyenne
Le chiffre de TrendForce est une prévision, pas un prix que quelqu'un a déjà payé. C'est aussi une moyenne calculée sur l'ensemble des produits. Quand les acheteurs se tournent vers des générations plus récentes et plus chères, la moyenne monte, même si le prix d'aucun produit ne change. Les 121 % ne signifient donc pas que chaque puce coûtera 121 % de plus.
La rareté de l'offre et les contrats déjà signés expliquent pourquoi TrendForce s'attend à une hausse, mais ils ne suffisent pas à produire le chiffre de 121 %. Ce nombre est l'estimation propre de TrendForce, et le passage à des puces plus récentes en fait partie. Les contrats indiquent plus sûrement le sens de l'évolution, du moins pour un fabricant : Micron indique que ses prix de HBM pour 2027 sont nettement supérieurs à ceux de 2026.

Pourquoi les actions tanguent quand même : leur cours regarde au-delà des contrats
Les contrats rendent les ventes de l'an prochain plus lisibles, et certains de ceux de Micron courent sur plusieurs années. Mais ils ne fixent ni les marges futures, ni la demande des clients, ni les parts de marché que gagneront les concurrents, ni l'effet des nouvelles usines sur les prix. Le cours d'une action reflète ce que les investisseurs attendent des bénéfices d'une entreprise sur de nombreuses années, et la mémoire a une longue histoire de périodes fastes qui se sont terminées en surproduction. Lors des cycles passés, quand les prix étaient élevés, tous les fabricants ont augmenté leurs capacités en même temps. Les nouvelles usines sont entrées en service à peu près au même moment, l'offre a dépassé la demande, et les prix ont baissé plus vite que les coûts.
Les résultats de SK hynix montrent à quelle vitesse cela peut arriver. En 2021, l'entreprise a dégagé un bénéfice d'exploitation de 12,41 billions de wons (un billion valant mille milliards), soit une marge de 29 %. Au premier trimestre 2023, elle perdait de l'argent : une perte d'exploitation de 3,402 billions de wons pour un chiffre d'affaires de 5,088 billions, soit une marge négative de 67 %. L'entreprise a invoqué une demande faible et la baisse des prix de la mémoire.
De nouvelles capacités arrivent. Micron, à lui seul, prévoit que son usine d'assemblage de HBM à Singapour commencera à produire début 2027, qu'une nouvelle usine aux États-Unis démarrera mi-2027, et que de nouvelles salles blanches s'ajouteront à partir de fin 2028. Micron estime, mais ce n'est que son point de vue, que l'offre restera tendue jusqu'en 2028, et dit ne pas encore voir quand l'offre et la demande s'équilibreront.
Cette histoire de flambées et d'effondrements est un risque que les investisseurs prennent en compte, pas la preuve qu'un nouvel effondrement approche. Les contrats « take-or-pay » pluriannuels, par lesquels les clients s'engagent à l'avance sur des volumes, pourraient rendre ce cycle moins semblable aux crises passées, sans pouvoir garantir les bénéfices. Ce cycle sera-t-il différent des précédents ? C'est précisément là-dessus que les investisseurs divergent.

La presse a relié la chute du 15 octobre aux taux d'intérêt et au financement de l'IA
La presse coréenne et internationale a attribué la chute de ce jour-là à l'inflation américaine et au financement de l'IA. Selon le Bureau des statistiques du travail des États-Unis, les prix à la consommation américains ont augmenté de 0,6 % en septembre par rapport à août. Ce chiffre élevé a nourri la crainte que la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, relève ses taux d'intérêt. Les articles évoquaient aussi des doutes sur la façon dont les projets d'IA continueront d'être financés. Ce sont des explications de journalistes sur un mouvement de marché, pas une cause unique démontrée.
Les ventes des fabricants de mémoire dépendent des dépenses consacrées à l'IA, si bien que le moindre doute sur ces dépenses se répercute directement sur leurs actions.
SK hynix reste en tête de la mémoire pour l'IA, mais avec une avance réduite
Les cours dépendent aussi de qui remportera les prochains contrats. Selon les calculs de Counterpoint Research, fondés sur le chiffre d'affaires de la HBM, SK hynix détenait 64 % du marché au deuxième trimestre 2025. Sa part a été de 56 %, 57 % et 58 % les trois trimestres suivants, puis de 50 % au deuxième trimestre 2026. Sur la même année, Samsung est passé de 15 % à 33 %. Il s'agit de parts du chiffre d'affaires de la HBM, pas de l'ensemble de la mémoire.
Le dernier recul porte sur un seul trimestre et ne constitue pas une tendance, et d'autres cabinets mesurent les parts de marché autrement et obtiennent d'autres chiffres. Ce que ces chiffres montrent, c'est que la première place peut changer de mains, et c'est une chose de plus que le cours d'une action doit intégrer.

Les contrats éclairent l'an prochain mieux que les années suivantes
Voici ce qu'il faut retenir. TrendForce s'attend à ce que la mémoire pour l'IA coûte bien plus cher en moyenne l'an prochain, parce que l'offre reste tendue et que les acheteurs passent à des générations plus chères. De son côté, Micron indique que cette mémoire demande environ trois fois plus de plaquettes que la mémoire ordinaire pour la même capacité, et qu'il a déjà vendu l'essentiel de sa production de 2027. Les actions restent volatiles parce que leur cours repose sur de nombreuses années de bénéfices que les contrats ne garantissent pas, dans un secteur qui, il y a peu, est passé d'un gros bénéfice à une lourde perte en deux ans.
Rien ici ne dit où iront les prix ni les actions. Ce qui décidera du prochain tournant est public : les termes des nouveaux contrats, l'ampleur des nouvelles capacités de production et leur date de mise en service, et la part de la nouvelle HBM4 que Samsung remportera. Les résultats trimestriels à venir de SK hynix et de Samsung, et ce que les deux entreprises diront de leur production 2027, seront les prochains éléments à examiner. Les prévisions citées ici appartiennent aux entreprises et cabinets nommés, et les résultats passés ne promettent rien pour l'avenir.










