En 2022, l'économie américaine a reculé deux trimestres de suite, et aucune récession n'a été déclarée
À l'été 2022, le gouvernement américain a annoncé que l'économie s'était contractée deux trimestres d'affilée. La production avait baissé à un rythme annualisé de 1,6 % au premier trimestre et de 0,9 % au deuxième, un chiffre ramené ensuite à 0,6 %. Pour beaucoup de gens, c'est précisément la définition d'une récession, et les gros titres ont suivi.
Pourtant, l'organisme qui fait autorité en matière de récessions américaines n'en a déclaré aucune. Il ne s'est même pas prononcé sur la question. Pendant ce temps, les indicateurs mensuels qu'il suit, dont l'emploi, continuaient de progresser. Deux ans plus tard, en septembre 2024, les statisticiens publics ont achevé leur révision annuelle habituelle des comptes nationaux. Le deuxième trimestre 2022 affichait désormais une croissance de 0,3 % au lieu d'un recul, tandis que le premier trimestre restait négatif. L'un des deux trimestres de baisse avait disparu.
La règle que la plupart des gens citeraient sans hésiter n'est donc pas la bonne. Deux trimestres de baisse constituent un signal précoce, vite disponible, et non le critère qui sert à dater une récession. Pour comprendre ce critère, il faut savoir qui tranche.

- BEA : Gross Domestic Product, Second Quarter 2022 (Advance Estimate)
- BEA : GDP (Third Estimate), GDP by Industry, and Corporate Profits (Revised), Second Quarter 2022
- BEA : 2024 Annual Update of the National Economic Accounts, Summary of Results
- Jeffrey Frankel : BEA revision confirms no recession in 2022
- TKer : Q2 2022 GDP revised up, no recession
Huit économistes dans un organisme privé, et non une administration
Les dates officielles des récessions américaines viennent du National Bureau of Economic Research, un organisme de recherche privé à but non lucratif. En son sein, un petit groupe, le comité de datation des cycles économiques, détermine le mois où l'économie a atteint son sommet et le mois où elle a touché le fond. La période entre ces deux mois est ce que l'on appelle officiellement une récession.
Le comité, sous sa forme actuelle, a été créé en 1978. Il compte huit membres, tous économistes universitaires, venus de Stanford, du MIT, de Northwestern, de l'université de Californie à Berkeley, de Harvard et de Princeton. L'un d'eux, Robert Gordon, y siège depuis l'origine. Robert Hall l'a présidé pendant 46 ans, jusqu'à ce que Valerie Ramey prenne le relais en 2024.
Aucune loi ne confie cette mission au comité, et l'État américain ne publie aucune chronologie concurrente. Les dates du comité font référence parce que, depuis des décennies, l'administration, la presse et les chercheurs ont choisi de s'y fier. « Officiel » signifie ici largement reconnu, et non juridiquement contraignant.
Ce que le comité regarde à la place d'un seul chiffre du PIB
Le comité définit une récession comme « un recul significatif de l'activité économique, réparti dans l'ensemble de l'économie et durant plus de quelques mois ». Cette définition contient trois critères : l'ampleur de la baisse, son étendue et sa durée. Ces critères peuvent se compenser, si bien qu'une chute extrêmement brutale peut compter même si elle est brève.
Le comité ne s'appuie pas sur un seul chiffre trimestriel. Parmi les indicateurs qu'il suit de plus près figurent six mesures mensuelles : le revenu des ménages hors prestations sociales et corrigé de l'inflation, l'emploi compté à partir des fiches de paie des employeurs, l'emploi compté par une enquête auprès des ménages, la consommation, les ventes des industriels et des commerçants, et la production industrielle. Ce n'est pas une liste figée, et ces mesures n'ont pas toutes le même poids. Le comité accorde en revanche un poids égal à deux mesures de la production de l'économie tout entière, qui devraient en théorie coïncider mais divergent souvent : l'une calculée à partir de ce qui est dépensé, l'autre à partir de ce qui est gagné.
De ce fait, les décisions du comité et la règle des deux trimestres peuvent se contredire dans les deux sens. En 2022, il y a eu deux trimestres de baisse et pas de récession. En 2001, il y a eu une récession, alors que la production n'a jamais reculé deux trimestres de suite.

Pourquoi les dates officielles peuvent arriver plus d'un an après les faits
Le comité attend de disposer de preuves suffisantes que l'économie a changé de direction, et il laisse le temps aux révisions habituelles des principales statistiques. Comme l'a montré 2022, les premiers chiffres peuvent changer de signe. Annoncer un retournement trop tôt, c'est risquer de devoir se dédire.
Par le passé, l'écart entre un point de retournement et son annonce a varié de 4 à 21 mois. L'annonce la plus rapide date de juin 2020, quand le comité a indiqué que l'économie avait atteint son sommet en février 2020. La plus lente concernait la fin d'une récession, et non son début : en décembre 1992, le comité a établi que la récession commencée en 1990 s'était achevée en mars 1991. La fin de la courte récession de 2020, en avril 2020, n'a été annoncée qu'en juillet 2021, 15 mois plus tard.
Ainsi, quand une récession américaine reçoit enfin une date officielle de début, on la vit généralement depuis des mois, et elle est parfois déjà terminée.

Le Japon et la Corée du Sud confient la décision à l'État, et attendent encore plus longtemps
Au Japon, les dates officielles sont fixées par le directeur d'un institut de recherche rattaché au Bureau du Cabinet, après examen par un groupe d'experts extérieurs. Ses trois critères sont proches des critères américains : l'étendue du changement, son ampleur et sa durée. Le dernier cycle complet du Japon a atteint son sommet en octobre 2018 et son point bas en mai 2020. Le sommet a été fixé à titre provisoire en juillet 2020 et le point bas en novembre 2021. Les deux dates ont été confirmées en juillet 2022, plus de deux ans après le point bas.
En Corée du Sud, c'est l'office national de la statistique, aujourd'hui appelé National Data Office, qui fixe les dates par l'intermédiaire d'un comité du conseil national de la statistique. Il examine un indice de l'activité courante, la production, la consommation, le PIB et la situation économique générale, et vérifie si un retournement est net, généralisé et durable. Le point bas de mai 2020 n'a été fixé à titre provisoire qu'en mars 2023, près de trois ans plus tard. L'office indiquait alors qu'il lui fallait davantage d'éléments avant de dater le sommet suivant, et celui-ci n'est toujours pas fixé. Selon un article de presse de mai 2026, l'office prévoit de l'annoncer après un examen par le conseil à la fin de 2026, un projet qu'il n'a pas encore confirmé dans un communiqué officiel.
Ce contraste va à l'encontre de ce que beaucoup imagineraient. Pour le même retournement de 2020, les États-Unis ont confié la décision à un groupe privé et l'ont obtenue plus tôt. Le Japon et la Corée du Sud la gardent au sein de l'État, appliquent des critères très semblables, et ont mis plus longtemps.

- Cabinet Office ESRI : Business cycle reference dates
- Cabinet Office ESRI : Materials on the provisional trough, November 2021
- Cabinet Office ESRI : Materials confirming the 16th cycle peak and trough, July 2022
- Cabinet Office ESRI : Research panel on business cycle indicators
- Statistics Korea : Press release on the provisional trough of the 12th cycle, March 2023
- Newsis : Report on Korea's provisional trough, March 2023
- Korea.kr : Government press release on the reference dates
- Daum News : Report on the planned peak announcement, May 2026
Dans la zone euro, la règle des deux trimestres vit surtout dans les gros titres
Aucun organisme officiel n'applique la règle des deux trimestres dans la zone euro. Les dates de récession y sont fixées par un comité de cinq chercheurs du Centre for Economic Policy Research, un réseau privé d'économistes, sur le modèle américain. Contrairement au comité américain, il date les retournements au trimestre près, et non au mois près.
Ce comité indique qu'une récession se voit généralement à deux trimestres ou plus de recul de la production, de l'emploi et d'autres indicateurs, mais que ce n'est pas une règle fixe. En juin 2023, d'après les données révisées, la production de la zone euro avait légèrement fléchi deux trimestres de suite. L'emploi continuait de progresser, le chômage atteignait un plus bas historique, et le comité n'a pas déclaré de récession.
La règle des deux trimestres est rapide, simple à appliquer et disponible bien avant qu'un comité ne se prononce, ce qui explique que les médias et les commentateurs l'utilisent largement. C'est un signal précoce utile, pas la mesure officielle.
La date officielle d'une récession sert à écrire l'histoire, pas à donner l'alerte
Partout où ce travail est mené avec rigueur, le début officiel d'une récession est décidé après coup, une fois les données stabilisées. Il consigne ce qui s'est passé. Ce n'est pas un avertissement sur ce qui se passe maintenant.
En octobre 2026, le comité américain n'a daté aucun nouveau sommet depuis le point bas d'avril 2020. Une série statistique très utilisée, tenue par la Réserve fédérale de Saint-Louis et fondée sur les dates du comité, n'indique aucune récession pour aucun mois jusqu'en septembre 2026. Cela signifie seulement qu'aucune récession n'a encore été datée. Si une récession a commencé, sa date de début viendra plus tard.









