Le solde de votre application Starbucks est une promesse de café
Vous rechargez l'application Starbucks pour que la commande du matin se fasse d'un simple geste. L'argent quitte votre compte bancaire à cet instant. Le café vient plus tard, parfois des semaines plus tard. Entre les deux, l'argent appartient déjà à Starbucks, et ce que vous détenez, c'est une promesse.
Additionnez ces promesses sur toutes les cartes et tous les comptes de l'application, ajoutez les Stars, les points que les clients accumulent dans le programme de fidélité, et vous obtenez 1 744,1 millions de dollars au 28 juin 2026, selon le dernier rapport trimestriel de Starbucks au gendarme boursier américain, la Securities and Exchange Commission. Starbucks publie les deux ensemble, en un seul chiffre. L'entreprise ne précise pas quelle part correspond à l'argent chargé par les clients et quelle part aux Stars, que les membres peuvent aussi gagner en payant en espèces ou par carte bancaire, sans rien recharger. Ce chiffre exclut déjà les magasins de l'entreprise en Chine, dont Starbucks s'est séparé au cours de ce trimestre.

Starbucks inscrit votre rechargement comme une dette payable en café
Les conditions générales de la carte Starbucks décrivent l'argent chargé comme « un paiement anticipé des produits et services des magasins participants ». Sauf si une loi en dispose autrement, il ne peut être ni remboursé ni retiré en espèces.
Dans les comptes de Starbucks, un même rechargement est inscrit deux fois. La trésorerie augmente du montant versé, et une dette de même montant apparaît en face, qui représente le café que l'entreprise vous doit encore. C'est seulement quand vous dépensez le solde que Starbucks comptabilise cet argent en chiffre d'affaires. L'entreprise indique que la plupart des soldes ont, par le passé, été dépensés en moins d'un an.

Des milliards passent chaque année, mais la réserve ne bouge presque pas
Au cours de l'exercice clos le 28 septembre 2025, l'argent chargé sur les cartes et l'application, ajouté aux Stars gagnées, a fait entrer 15 245,8 millions de dollars dans la réserve que forment les soldes des cartes et les Stars non utilisées. Sur la même période, 15 199,5 millions de dollars en sont sortis, par l'utilisation des soldes et des Stars et par les montants qui, selon les estimations de Starbucks, ne seront jamais dépensés. Un ajustement en a retiré 13,3 millions de plus, surtout à cause des variations de change. La réserve s'élevait à 1 718,7 millions de dollars en début d'exercice et à 1 751,7 millions à la clôture.
Cela fonctionne comme une baignoire dont le robinet et la bonde sont ouverts en même temps. L'essentiel de ce qui entre finit par être dépensé, mais de nouvelles sommes arrivent sans cesse, et le niveau reste à peu près stable. Starbucks porte ainsi en permanence un engagement de bien plus d'un milliard de dollars, fait d'argent déjà payé par les clients et de Stars qu'ils ont gagnées.
Le niveau grimpe pendant les fêtes de fin d'année, quand on offre et recharge des cartes cadeaux. Le 29 décembre 2024, la réserve atteignait 2 213,1 millions de dollars. Un an plus tard, le 28 décembre 2025, elle s'établissait à 2 073,3 millions, mais ce chiffre exclut déjà les activités en Chine, si bien que les deux mois de décembre ne se comparent pas à périmètre égal.

Une partie du café n'est jamais réclamée
Aux États-Unis, une carte Starbucks n'expire jamais et ne comporte ni frais d'activation, ni frais d'inactivité, ni frais de service, selon les conditions de l'entreprise. Les règles fédérales américaines imposent en général que les cartes cadeaux des commerces conservent leur valeur au moins cinq ans : Starbucks va donc plus loin que la loi fédérale. Certains États fixent leurs propres règles, plus strictes.
Pourtant, certains soldes ne sont jamais dépensés : une carte oubliée au fond d'un tiroir, quelques dollars restés sur un ancien compte. Les comptables parlent de « breakage », la part qui ne sera jamais utilisée. Starbucks l'estime à partir de l'historique de chaque marché, y compris la façon dont les cartes ont été achetées et ce qu'il doit reverser aux pouvoirs publics au titre des lois américaines sur les biens non réclamés. Il ne comptabilise pas ce montant d'un coup, mais l'enregistre en chiffre d'affaires petit à petit, au rythme des soldes que les clients dépensent.
Pendant l'exercice 2025, cette part non utilisée a ajouté 200,4 millions de dollars au chiffre d'affaires des magasins que Starbucks exploite lui-même, et 22,0 millions à celui des magasins exploités sous licence. C'est peu au regard des plus de 15 milliards de dollars qui ont transité, mais c'est un chiffre d'affaires pour lequel aucun café n'a jamais été préparé.
Le plus gros paiement anticipé dans les comptes de Starbucks ne vient pas de ses clients
Qui ouvre le bilan de Starbucks y trouve une ligne bien plus importante, appelée produits constatés d'avance, qui s'élevait à 5 772,6 millions de dollars au 28 septembre 2025. Ce n'est pas du café dû aux clients. Il s'agit surtout de ce qui reste d'un paiement initial d'environ 7 milliards de dollars versé par Nestlé lors de l'exercice 2018, en échange du droit de vendre le café Starbucks en supermarché et par d'autres circuits.
Starbucks enregistre ce paiement en chiffre d'affaires par tranches égales sur 40 ans. Au 28 septembre 2025, environ 5,6 milliards de dollars restaient à comptabiliser au cours des années suivantes. Confondre cette somme avec les soldes des cartes ferait paraître la réserve des clients trois fois plus grosse qu'elle ne l'est.

Starbucks est-il une banque ? Où la comparaison tient, et où elle cède
On compare souvent Starbucks à une banque, et la comparaison tient en partie. L'entreprise détient de l'argent payé d'avance par ses clients, la réserve reste stable parce que l'argent neuf remplace sans cesse celui qui est dépensé, et l'entreprise dispose de cette trésorerie en attendant.
Le reste ne tient pas. Les conditions de Starbucks précisent que la valeur d'une carte n'est pas couverte par la Federal Deposit Insurance Corporation, l'organisme fédéral américain qui garantit les dépôts bancaires, et qu'elle ne rapporte pas d'intérêts. En général, elle ne peut pas être retirée en espèces et ne se dépense que chez Starbucks. Dans un projet de règlement de 2004, cet organisme décrivait les cartes cadeaux d'un commerçant comme un circuit fermé, où le commerçant encaisse directement le paiement anticipé, sans passer par une banque. En 2008, il a précisé sa position dans un avis juridique, le General Counsel's Opinion No. 8, qui détermine dans quels cas l'argent derrière les cartes prépayées compte comme un dépôt. Enfin, les documents officiels consultés pour cet article ne montrent pas que Starbucks prête ces soldes comme une banque prête les dépôts.
Les rôles sont donc inversés par rapport à une banque. À la banque, le client est rémunéré pour y laisser son argent. Avec un solde Starbucks, le client verse l'argent d'abord, ne perçoit aucun intérêt et est remboursé en café. En ce sens, les clients qui rechargent leur carte consentent un prêt sans intérêt à une chaîne de cafés. Les documents ne précisent pas le montant exact de ce prêt. Le chiffre de 1,7 milliard de dollars inclut aussi les Stars, que les clients gagnent sans les recharger, de sorte que la part en argent est inférieure à ce montant, dans une proportion inconnue.










