Une station-service américaine garde environ 10 cents par gallon
Demandez à des automobilistes américains combien une station gagne sur un gallon d'essence (l'unité de volume en usage aux États-Unis) : beaucoup surestiment. La NACS, l'association professionnelle américaine des magasins de proximité et des distributeurs de carburant, a interrogé des consommateurs : 45 % des automobilistes pensaient que les distributeurs empochent au moins 2 dollars de bénéfice par gallon. La NACS cite ce sondage depuis 2021. Le vrai chiffre se compte en cents.
La NACS détaille le calcul avec un exemple chiffré qui mêle des données de plusieurs années. Il part d'une marge brute de 35 cents par gallon, la moyenne relevée par l'association pour 2020. La marge brute est l'écart entre le prix auquel la station a acheté le carburant et celui auquel elle l'a revendu, avant ses propres frais. Il faut en retirer plusieurs postes. Environ 6 cents servent à acheminer le carburant depuis le dépôt et 8,4 cents partent en commissions sur les paiements par carte (d'après des données de 2023). La gestion du magasin coûte 6 cents. Il faut 2 cents pour amortir les pompes, l'auvent et les cuves enterrées, et 1 cent pour les variations de stock et les vols. Ces cinq postes totalisent 23,4 cents et laissent environ 11,6 cents avant impôt sur les bénéfices ; la même page chiffre pourtant le coût total à environ 22 cents. La NACS retient au final une fourchette de 10 à 15 cents par gallon avant impôt.
La marge de l'exemple était proche de la réalité début 2025. L'essence se vendait alors environ 3,11 dollars le gallon et la marge brute atteignait 35,7 cents. Sur les cinq dernières années, selon la NACS, la marge brute a été en moyenne d'environ 38 cents par gallon. En période stable, le bénéfice avant impôt tourne autour de 15 cents. L'ordre de grandeur n'est pas nouveau : en 2006, la radio publique américaine NPR estimait la part d'un exploitant de station entre 12 et 14 cents par gallon. Tout ce qui précède concerne les États-Unis. La propriété des stations, la fiscalité des carburants et ce que garde une station varient beaucoup d'un pays à l'autre.
Où va le reste de l'argent payé pour un gallon
L'essentiel du prix ne fait que transiter par la station. Selon la répartition de la NACS pour 2025, environ 51 % du prix à la pompe allait au pétrole brut, 14 % au raffinage et 17 % aux taxes. Les 18 % restants couvraient la distribution et la commercialisation, une part qui comprend le transport du carburant jusqu'à la station et la marge de la station elle-même. Chaque fois que le prix du baril de brut varie de 1 dollar, le prix à la pompe bouge d'environ 2,4 cents par gallon.
Les commissions sur les cartes bancaires sont un coût que les automobilistes ne voient guère. Elles sont prélevées en pourcentage du montant total de la vente, taxes comprises. En 2025, le secteur américain des magasins de proximité a versé un montant record de 21,3 milliards de dollars de commissions, dont environ 4,6 milliards prélevés sur les taxes sur les carburants et sur les ventes : de l'argent que les magasins ne font que collecter avant de le reverser aux pouvoirs publics.

La compagnie pétrolière affichée sur l'enseigne possède rarement la station
Plus de 120 000 magasins vendent du carburant aux États-Unis, et les magasins de proximité écoulent environ 80 % du carburant acheté par les Américains. Environ 55 % des magasins qui vendent du carburant appartiennent à un propriétaire qui n'en exploite qu'un seul. Selon la NACS, moins de 0,2 % appartiennent à une grande compagnie pétrolière, et environ 4 % à une société de raffinage.
Que signifie alors une enseigne Shell ou Chevron au-dessus des pompes ? Le plus souvent, un contrat d'approvisionnement. L'exploitant s'engage à acheter le carburant de cette compagnie, parfois pour dix ans ou plus, et à afficher son nom. Ensemble, les cinq plus grandes marques pétrolières comptent plus de 15 000 magasins exploités en franchise. Beaucoup de petits exploitants n'ont pas les moyens de créer leur propre marque. Le nom que voient les automobilistes est donc celui de la compagnie pétrolière, et c'est pourquoi tant d'entre eux croient que c'est elle qui gère la station.

Qui fixe le prix affiché à la station
C'est l'exploitant de la station, dans les limites de ce que lui coûte le carburant et du contrat d'approvisionnement qu'il a signé. Il va chercher le carburant dans un dépôt régional, appelé « rack » dans le métier, ou se le fait livrer par un fournisseur, ce qui coûte généralement plus cher. Le carburant vendu sous une grande marque pétrolière revient aussi souvent plus cher à la station, parce qu'en plus du nom, le fournisseur apporte d'autres services. Le volume, les conditions du contrat et l'emplacement comptent aussi. Selon la NACS, les prix de gros payés par deux distributeurs peuvent différer de 10 à 20 cents par gallon.
Ensuite, l'exploitant regarde les stations voisines. Dans le sondage 2025 de la NACS, 72 % des automobilistes disaient que le prix était leur premier critère pour choisir où faire le plein, et 69 % se disaient prêts à faire un détour de 5 minutes pour économiser 5 cents par gallon. Quand le bénéfice tourne autour de 10 cents par gallon, une station qui affiche 5 cents de plus que ses voisines peut perdre une bonne partie de sa clientèle.
Pourquoi les stations gagnent souvent moins quand le prix de l'essence grimpe
Cette concurrence explique un phénomène qui paraît paradoxal vu du volant. Quand les prix de gros montent, la première station qui relève son prix risque de perdre ses clients au profit des autres. Beaucoup d'exploitants attendent donc et absorbent une partie de la hausse. La NACS compare la situation au jeu de la poule mouillée. Pendant plusieurs jours, la marge de la station a tendance à se réduire.
Quand les prix de gros baissent, le mouvement tend à s'inverser. Les exploitants peuvent laisser leur prix affiché redescendre moins vite que leur coût d'achat, et récupérer ainsi ce qu'ils avaient cédé. Les automobilistes ont alors l'impression que les prix montent en flèche et redescendent tout doucement. Des économistes, dont des chercheurs de la Banque de réserve fédérale de Saint-Louis, parlent d'effet « fusée et plume » (« rockets and feathers » en anglais). La NACS prévient que la formule ne décrit pas tous les mouvements de prix. Ce que l'expression laisse de côté, c'est le point de vue de la station : sa marge est souvent la plus mince pendant que les prix grimpent, précisément au moment où les automobilistes sont le plus convaincus qu'elle se remplit les poches.
Le carburant fait l'essentiel des ventes, la boutique l'essentiel de la marge brute
La NACS a recueilli les chiffres 2025 de plus de 35 000 magasins. Dans ces magasins, le carburant représentait 65,0 % des ventes mais seulement 38,8 % de la marge brute. Tout ce qui se vend à l'intérieur, des boissons aux en-cas en passant par les plats préparés, représentait les 35 % restants des ventes et produisait 61,2 % de la marge brute. Ces 65 % décrivent les magasins qui ont transmis leurs chiffres, pas le secteur dans son ensemble. Sur l'ensemble des ventes des magasins de proximité américains, le carburant pesait 476,3 milliards de dollars sur 817,5 milliards, soit environ 58 %.
La raison tient au taux de marge. Un gallon se vend quelques cents au-dessus de son coût, alors que dans le prix d'une boisson en libre-service ou d'un sandwich, la part de marge est bien plus grande. La pompe sert donc à faire s'arrêter les voitures, et c'est la boutique qui fournit l'essentiel de la marge brute.

Ces derniers temps, c'est la pompe qui paie les factures
La marge brute ne dit pas tout. La marge sur le carburant a beaucoup augmenté : la NACS l'estimait à 21,73 cents par gallon en 2017, à 23,35 cents en 2018 et à plus de 40 cents en 2025. Les coûts aussi ont grimpé. Les frais d'exploitation des magasins ont augmenté de 23,3 % entre 2021 et 2025. En cinq ans, les salaires et avantages sociaux sont passés d'environ 80 000 à environ 104 000 dollars par magasin et par mois. Marges et coûts sont désormais loin de l'exemple chiffré de la NACS : sa fourchette de 10 à 15 cents ne dit donc pas ce qu'une station a réellement gardé sur un gallon en 2025.
En 2025, cet étau a fini par atteindre la boutique elle-même. La NACS a constaté qu'un achat type en boutique, une fois toutes les charges déduites, faisait perdre 7 cents au magasin. Elle en a conclu que cette année-là, les magasins devaient leur rentabilité aux marges sur le carburant. La boutique produisait toujours l'essentiel de la marge brute, mais une fois les coûts retirés, c'est la pompe qui a maintenu les magasins dans le vert.
Les moyennes masquent aussi de fortes différences entre chaînes. Murphy USA, une chaîne bâtie sur des prix bas à la pompe, a déclaré pour 2025 une marge de détail sur le carburant de 28,1 cents par gallon. Son activité carburant a rapporté 1 488,7 millions de dollars, contre 869,0 millions pour les marchandises. Mais ce chiffre inclut aussi l'activité d'approvisionnement et de vente en gros de l'entreprise, ainsi que la vente de crédits liés aux carburants renouvelables. Ce n'est donc pas une mesure de ce que les pompes ont rapporté à elles seules.
Ce qui reste vrai des stations-service, quels que soient les chiffres de l'année
Les chiffres bougent chaque année, et la marge d'une année dit peu de chose de la suivante. La structure du métier, elle, ne change pas. Un gallon d'essence, c'est surtout du pétrole brut, du raffinage, de la distribution et des taxes, et la station n'en garde que quelques cents. Le nom sur l'auvent appartient généralement à un fournisseur de carburant, pas à l'exploitant. L'exploitant fixe son prix en surveillant la station d'en face, et c'est souvent quand les prix de gros montent qu'il gagne le moins. Enfin, la boutique apporte généralement l'essentiel de la marge brute, tandis que la pompe attire les clients. Et dans une année comme 2025, c'est aussi la pompe qui a payé les factures.









